Alphonse de Lamartine-La Chute d'un Ange-7ème vision (Le prophète).1838

Publié le par Félix


Or, ces hommes, enfants ! pour apaiser leur faim
N’ont pas assez des fruits que Dieu mit sous leur main
Leur foule insatiable en un soleil dévore
Plus qu’en mille soleils les champs n’en font éclore
En vain comme des flots l’horizon écumant
Roule perte de vue en ondes de froment
Par un crime envers Dieu dont frémit la nature
Ils demandent au sang une autre nourriture
Dans leur cité fangeuse il coule par ruisseaux
Les cadavres y sont étalés en monceaux.
Ils trainent par les pieds, des fleurs de la prairie
L’innocente brebis que leur main a nourrie
Et, sous l’oeil de l’agneau l’égorgeant sans remord
Ils savourent ses chairs et vivent de la mort
Aussi le sang tout chaud dont ruisselle leur bouche
Leur rend le goût brutal et le regard farouche
De cruels aliments incessamment repus
Toute pitié s’efface en leurs cœurs corrompus
Et leur oeil, qu’au forfait le forfait habitue
Aime le sang qui coule et l’innocent qu’on tue
Ils aiguisent le fer en pique, en glaive, en dard
Du métier de tuer ils ont fait le grand art
Le meurtre par milliers s’appelle une victoire
C’est en lettres de sang que l’on écrit la gloire.





__._,_.___

Commenter cet article

Félix 23/12/2009 17:59


Merci pour cette version si émouvante..


Victor 22/12/2009 08:04


Très beau texte que je connais par coeur.

Il m'a été légué par ma grand-mère dans l'édition originale, qui diffère un peu de celle-ci.

Une autre partie de ce fabuleux roman en vers concerne encore l'alimentation, et même l'écologie.

Vous n'arracherez pas la branche avec le fruit
Gloire à la main qui sème, honte à la main qui nuit
Vous ne laisserez pas la terre aride et nue
Car vos pères, par Dieux, la trouvère vêtue
Que ceux qui passeront sur votre trace un jour
Passent en bénissant leurs pères à leur tour.

Tu ne lèveras point la main contre ton frère
Et vous ne verserez aucun sang sur la terre,
Ni celui des humains, ni celui des troupeaux
Ni celui des poissons ni celui des oiseaux
Un cri sourd dans ton coeur défend de le répandre
Car le sang est la Vie, et tu ne peux la rendre.
Tu ne te nourriras qu'avec les épis blonds
Ondoyant comme l'onde aux flancs de tes vallons,
Avec le riz croissant en roseaux sur tes rives,
Table que chaque été renouvelle aux convives,
Les racines, les fruits sur la branche mûris
L'excédant des rayons par l'abeille pétris
Et tous ces dons du sol où la sève de vie
Vient s'offrir d'elle-même à ta faim assouvie.
La chair des animaux crierait comme un remord
Et la mort en ton sein engendrerait la mort.

Vous ferez alliance avec les bêtes même
Car Dieu qui les créa veut que l'homme les aime:
D'intelligence et d'âme, à différents degrés
Elles ont eu leur part, vous la reconnaîtrez
Vous la respecterez, car l'ange la respecte
La chaîne à mille anneau va de l'homme à l'insecte

Ne les outragez pas par des noms de colère,
Que la verge et le fouet ne soit pas leur salaire.
Pour assouvir par eux vos brutaux appétits
Ne leur dérobez pas le lait de leurs petits;
Ne les enchaînez pas servile et farouches,
Avec des mors de fer, ne brisez pas leur bouche,
Ne les écrasez pas sous de trop lourds fardeaux.
Qu'ils vous lèchent la main et vous prêtent leur dos.
Du mammouth au coursier, de l'aigle à la vipère
Tous ont leur juste part du domaine du père.
Comprenez leur nature adoucissez leur sort :
Le pacte entre eux et vous, hommes, n'est pas la mort.
Adoucissez leurs moeurs en leur étant plus doux,
Soyez médiateurs et juges entre tous
Que du tigre qui rampe au passereau qui vole
chacun se réjouisse à l'humaine parole
Et de tout ce qui vit, la sagesse infinie
Rétablira, d'Éden, la première harmonie.


CHEL 13/06/2009 22:47

Merci pour ce très beau texte...

Nous nous prétendons civilisés mais quels barbares sanguinaires nous sommes...
et cette barbarie (cette absence de compassion ,de pitié) envers les animaux est lourde de toutes les barbaries envers les hommes...


"Qu’est-ce […] que la pureté ? C'est un cœur compatissant pour toute la nature créée.
[…]
Et qu'est-ce qu'un cœur compatissant ? […] C'est un cœur qui brûle pour toute la création, pour les hommes, pour les oiseaux, pour les bêtes, pour les démons, pour toute créature.
Lorsqu'il pense à eux, lorsqu'il les voit, ses yeux versent des larmes.

Si forte, si violente est sa compassion [...] que son cœur se brise lorsqu'il voit le mal et la souffrance de la plus humble créature.

C'est pourquoi il prie avec larmes à toute heure […] pour les ennemis de la vérité et tous ceux qui lui nuisent, afin qu'ils soient gardés et pardonnés.

Il prie même pour les serpents dans l'immense compassion qui se lève en son cœur, sans mesure, à l'image de Dieu. "
ISAAC LE SYRIEN (7ème siècle)

pages 271-272 "Sources" d'Olivier Clément, Éditions Desclée de Brouwer

Félix 04/06/2009 18:21

Merci pour votre commentaire ! Ces petits "cailloux" sont importants.. tout en ayant le sentiment parfois de prêcher dans le désert.
Pourquoi est-ce si difficile de se poser la question:" qui est l'autre".
Pourquoi est-ce si difficile d'envisager cet autre et de le considérer ?

kerloen 02/06/2009 09:57

Ce poème est encadré dans mon salon depuis plusieurs années, à l'entrée, à coté de la porte (pourtant je ne suis pas croyant, mais ce texte me parle...). J'ai remarqué que les gens qui venaient à la maison le lisaient pratiquement toujours car stratégiquement placé. Il y a rarement des commentaires, mais je reste certain que ce petit caillou reste posé là, sur leur chemin de vie. Peut etre touchera t'il sa cible le jour d'une prochaine remise en question... J'observe cela chez ma mère en ce moment... poèmes, explications, un eternel treblinka... petit à petit, sa consommation diminue... espoir, utopie d'un homme meilleur...