La corrida déguisée en Art par Michèle Scharapan

Publié le par Félix

Entretien pour la revue juridique de droit animalier


La revue  est téléchargeable ici : http://www.unilim.fr/omij/telechargements/contenus/59_RSDA_2-2009.pdf
Site de la revue: http://www.unilim.fr/omij/rubriques/index.php?rubrique=42&contenu=59


La corrida déguisée en Art.  Propos recueillis par Florence Burgat

RSDA : Michèle Scharapan, vous êtes musicienne. Pourriez-vous nous parler de votre rencontre avec la musique?

Michèle Scharapan : J’ai enseigné la musique de chambre au Conservatoire national supérieur de musique de Lyon et je suis par ailleurs concertiste. Ma rencontre avec la musique est le fait du hasard. Un jour, alors que je rentrais de l’école, une de nos voisines qui habitait au-dessous de chez nous m’a demandé si je voulais apprendre le piano. J’avais six ans. Je lui ai dit oui comme j’aurais pu lui dire non. J’ai su que j’aimais la musique, parce que durant deux ans elle m’a fait travailler le même morceau! Je m’en souviens, c’était le premier mouvement de la sonate dite «facile» de Mozart. Jusqu’à l’âge de dix-huit ans, j’ai joué du piano avec passion, seule ou avec d’autres musiciens, en particulier des violoncellistes, mais sans véritablement réaliser ce que la musique pouvait exprimer. Après mes études au Conservatoire national supérieur de musique de Paris, je suis partie en Toscane pour parfaire ma formation. C’est là, dans cet univers où l’art était partout et grâce à la rencontre inoubliable avec cet immense musicien qu’était Sergio Lorenzi, que j’ai pris conscience de ce qu’était réellement la musique. Mes quatre années à Venise n’ont fait qu’approfondir ma perception de ce qu’est l’art.

 RSDA :Vous qui êtes musicienne, comment définissez-vous l’art?
Michèle Scharapan:   Leonardo da Vinci a écrit: «L’art est une chose mentale.» Cela veut dire que l’art n’est pas une partie de la réalité, qu’il ne peut y descendre et s’approprier directement certains de ses aspects. Il ne se confond pas avec elle. L’art ne présente pas, il représente. J’emploie le terme «réalité» au sens de trivialité, car il ne s’agit bien entendu pas de faire de l’art quelque chose d’irréel. Disons qu’il est un point de vue sur la réalité. Ce point de vue n’est pas n’importe lequel : l’artiste est celui qui a la puissance de nous faire voir, sentir ou entendre ce qui échappe la plupart du temps à notre perception et à notre compréhension des choses. L’art transforme notre perception de la réalité et donne une visibilité à ce qui n’en a pas. Je ressens particulièrement cela lorsque j’interprète une œuvre : je tente de la faire exister au travers de ma sensibilité. On donne vie à quelque chose d’ineffable, d’impalpable. L’art n’est pas au service d’une réalité, c’est une rencontre singulière entre ce que l’on crée et soi-même. C’est un rapport privé entre soi et quelque chose. Je songe à cet écrivain qui a parlé du monde entier sans jamais avoir voyagé lui-même. Si j’insiste sur ce point, c’est pour bien marquer la rupture entre deux plans: le plan de l’art, qui est celui de la représentation, de la sublimation, de l’interprétation, et celui de la réalité qui est celui de la trivialité, des choses qui arrivent.

RSDA: Il est courant d’entendre dire que la tauromachie est un art. Qu’en pensez-vous?
 Michèle Scharapan : Je repartirai de ces deux plans qu’il faut selon moi absolument distinguer sous peine de perdre le propre de l’art : la réalité, d’une part, le regard interprétatif porté sur elle, d’autre part. Or, il me semble clair que le discours apologétique de la corrida mêle ces deux plans ou, pour le dire plus précisément, utilise la réalité (la corrida elle-même) pour produire un discours qui, en retour, voudrait maquiller cette réalité. Le taureau devient le support de toutes sortes de symboles, de telle manière que la réalité de ce qui lui arrive tout au long de ce « combat » disparaît au profit d’une interprétation. Mais ici, l’interprétation se fait, à proprement parler, sur le dos du taureau. Je pourrais en rester à la critique pure et simple de la violence infligée à l’autre, mais je voudrais essayer de montrer en quoi le recours à l’argument de l’art est à mes yeux irrecevable, compte tenu de ce qu’est l’art. Je fais donc une forte distinction entre les productions artistiques qui représentent des crimes, des guerres, des atrocités et ces crimes, ces guerres et ces atrocités eux-mêmes. Goya, Picasso, parmi les peintres, plusieurs grands écrivains, ont glorifié la corrida. On est bien sur le plan de l’art, même s’ils ont eux-mêmes assisté à des corridas : ce qu’ils produisent dans leurs œuvres, c’est une représentation, un regard sur cette réalité. Ils nous disent quelque chose d’une réalité. L’art opère un déplacement. On ne peut confondre la réalité et le discours sur la réalité. Ce que la corrida met en scène est bel est bien réel : on tue un animal et on déguise en quelque sorte sa mort en proférant un discours de sublimation de cette mise à mort où, de réel, l’animal devient un symbole (la force brute, la bravoure, etc.). L’art a ici une fonction de justification, ce qui n’est pas sa fonction. Parler d’art tauromachique est un non-sens, pas seulement parce que je n’aime pas la corrida, mais parce qu’il y a dans cette expression une confusion des genres. La technique gestuelle parce qu’elle est au service de la mort de l’autre annule la possibilité d’une dimension artistique. Le passage à l’acte quitte nécessairement le terrain de l’art. Or, la corrida est un passage à l’acte. La littérature peut bien parler de la beauté du crime, elle n’est pas le crime en acte. Voilà toute la différence. Je ne suis donc pas en train de «moraliser» l’art, dont l’éventail des regards sur le réel est, et doit rester, à la fois infini et libre.

RSDA: Si selon vous la corrida ne peut relever de l’art, à quoi l’apparenteriez-vous?
 Michèle Scharapan : À première vue, je dirais que la corrida s’apparente au sacrifice. Le sacrifice a besoin d’une victime, mais surtout d’une communauté qui assiste au sacrifice, y consent, et se sent fortifiée dans son lien par ce sacrifice. J’ajouterais que le sacrifice, par-delà les multiples formes et fonctions qu’il peut prendre dans les sociétés, est un acte gratuit, au sens trivial du terme: il est destiné à plaire à Dieu ou au Diable (je songe aux messes sataniques), et non à alimenter un commerce. La corrida me semble à tous égards être un avatar du sacrifice; non que je fasse l’éloge du sacrifice, mais il me semble important de prendre en compte le caractère lucratif de la corrida. Elle rapporte de l’argent: spectacle payant, salaire des toréadors, marché de l’élevage et de la viande de taureau. Parler de sacrifice n’est donc possible qu’en un sens très restreint : celui de la mise en scène de la mise à mort et du caractère individualisé de la victime. Finalement, elle rappelle tout à fait les combats de gladiateurs, les jeux du cirque. Ne rangeons pas la corrida dans la mauvaise catégorie. En faire de l’art est une imposture.

RSDA : Les aficionados évoquent volontiers une «sublimation de la mort». Faut-il comprendre que c’est la mort du taureau qui est sublimée dans la corrida ou bien le rapport de l’homme à sa propre mort?

Michèle Scharapan : Je ne vois pas comment on peut sublimer le rapport qu’on a à sa propre mort en tuant un autre que soi. La chose pour moi absolument dominante dans la corrida consiste dans la réalité de ce qui s’y déroule: un homme torture — je parle de torture parce que les blessures sont nombreuses et de plus en plus profondes — et jouit de cette torture. Cet état de fait — ce que subissent réellement les animaux — me semble impossible à dépasser ou à nier dans un discours. La seule possibilité à mes yeux de sublimer la mort pour en faire un geste artistique serait ou est de donner sa propre mort en spectacle.

 RSDA: Diriez-vous que la musique a joué un rôle dans votre réflexion sur la condition animale?

Michèle Scharapan : Oui. L’art en général et la musique en particulier. La musique a en effet cette particularité de nous faire entrer dans un monde abstrait, qui ne fait pas appel à nos repères habituels, ce qui nous conduit au bord de l’immense mystère qu’elle est. Il me semble que c’est cette disposition, cette ouverture qui m’ont permis de me représenter l’autre qu’est l’animal qui, lui non plus, ne fait pas appel à nos repères habituels; je veux parler essentiellement du langage tel que nous le pratiquons. Je crois que cela joue un rôle capital dans leur condition: car si l’animal répondait dans le langage qui est le nôtre, tout serait différent. L’homme a tendance à nier tout ce qu’il ne voit pas et tout ce qu’il ne comprend pas. Il se tient la plupart du temps dans le déni.
Pour terminer, j’aimerais citer quelques lignes écrites par Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être, parce qu’elles ont été décisives pour moi. « […] la vraie bonté de l’homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu’à l’égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l’humanité (le plus radical qui se situe à un niveau si profond qu’il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c’est ici que s’est produite la faille fondamentale de l’homme, si fondamentale que toutes les autres en découlent ».

"Le monde n'avance que grâce à ceux qui s'y opposent." Goethe

Publié dans Défense animale

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GEE Joëlle 23/07/2011 17:53


Intelligence du coeur, la plus belle des conquêtes de l'Humanité, qui sera toujours refusée aux hommes qui peuvent torturer sans sourciller...

Merci, Michèle. Nous avons publié des extraits de votre interview avec les liens correspondants sur notre blog Unanimus.

Bien cordialement,
Joëlle Oldenbourg